Il y a des courses qui sont simplement des courses. Et il y en a d'autres qui sont des guerres. Le Mans 1966 appartient à la deuxième catégorie, et la manière dont elle s'est terminée est devenue l'une des images les plus discutées de l'histoire du sport automobile.
Comment Henry Ford II a déclaré la guerre à Enzo Ferrari
Tout commence en 1963. Ford veut racheter Ferrari. Les négociations avancent. Enzo Ferrari semble prêt. Puis, au dernier moment, il se retire. Il ne peut pas accepter la clause qui lui retire le contrôle de la division course.
Henry Ford II prend mal la chose. Très mal. Il aurait prononcé ces mots, ou quelque chose d'équivalent: "On va battre ce bâtard à Le Mans." C'est le point de départ d'un des programmes de course les plus ambitieux et les plus coûteux jamais mis en place par un constructeur automobile.
Ford engage des ingénieurs, des techniciens, des pilotes. On développe la GT40 de façon intensive. Les premières tentatives en 1964 et 1965 sont des échecs. La voiture est rapide mais fragile. Ferrari remporte les deux éditions sans trop forcer.
1966: la préparation
Pour 1966, Ford change d'approche. On engage Shelby American pour gérer le programme. Carroll Shelby comprend ce qu'il faut faire: la voiture doit finir, pas seulement rouler vite. On engage des pilotes de premier plan. Ken Miles est la pièce centrale du dispositif.
La GT40 Mark II est une machine plus aboutie. Plus fiable. Plus adaptée aux 24 heures. Et cette année-là, Ford arrive en force: sept voitures au départ. Ferrari en aligne cinq.
La course
Pendant les premières heures, Ferrari domine. La 330 P3 de Ludovico Scarfiotti prend la tête. Mais au fil des heures, la fiabilité Ford fait la différence. Une par une, les Ferrari abandonnent.
Dans les dernières heures, Ken Miles est en tête, et la Ford qu'il partage avec Denny Hulme tourne avec une avance confortable. Deux autres Ford sont également dans les premiers rangs. La victoire Ford est assurée. La question devient: quelle voiture franchit la ligne en premier?
L'arrivée qui a divisé le monde
C'est là que l'histoire prend un tournant étrange. Ford décide d'orchestrer une arrivée groupée des trois premières voitures, pour l'image, pour la photo, pour la victoire collective.
Ken Miles, en tête, ralentit pour laisser les deux autres Ford le rejoindre. Mais au moment de calculer les distances parcourues depuis le départ, un détail change tout: les trois voitures n'ont pas pris le départ au même endroit sur la grille. La voiture de Miles avait reculé légèrement. Celle de Bruce McLaren et Chris Amon, elle, avait pris le départ plus en avant.
Sur la photo d'arrivée, les trois Ford franchissent la ligne quasiment ensemble. Mais aux mesures officielles, McLaren et Amon ont parcouru une distance légèrement plus grande. Ils sont déclarés vainqueurs. Miles, qui a mené la course pendant des heures et a volontairement ralenti pour permettre l'arrivée groupée, termine deuxième.
Il ne remportera jamais Le Mans. Il disparaît tragiquement lors de tests à Riverside quelques semaines plus tard.
Ce que cela nous dit
Le Mans 1966 est une victoire industrielle totale pour Ford: première, deuxième et troisième place. Ferrari ne récupérera Le Mans qu'en 2023, avec une autre génération de voitures et de dirigeants.
Mais ce qui reste de cette course, ce n'est pas seulement le tableau d'honneur. C'est l'histoire de Ken Miles. C'est la question de ce qu'on doit à un pilote qui a tout donné pour une équipe. C'est la tension entre la victoire individuelle et la victoire collective.
Des questions qui, dans un sens, ne sont jamais vraiment résolues dans ce sport.